Le premier homme

Le roman inachevé de Camus. Celui que l'on retrouva dans la sacoche qu'il emportait vers Paris lors de son accident mortel. Un projet autobiographique, agrémenté de ses annotations, de feuillets de notes. Matériel entièrement et fidèlement reproduit dans l'édition Gallimard que j'ai lu. Camus y raconte l'histoire d'un certain Jean cormery à la troisième personne du singulier. Ce Jean, c'est lui.
Après sa naissance, le jeune Jean grandit dans un quartier pauvre d'Alger, orphelin de père (mort à la guerre (14) en France, aux côtés de sa mère quasi muette, de sa grand-mère qui le bat régulièrement et de son oncle. A l'école primaire, il sera repéré par son instituteur qui le poussera et convaincra sa famille de le laisser aller au lycée. On lit de très belles pages sur l'enfance algérienne, la chasse avec son oncle, les camarades et les jeux, le premier p'tit boulot. L'étrange culpabilité du quarantenaire vis-àvis de sa mère. La vraie grande pauvreté dont il eut très tôt conscience et dans laquelle il se forgea un fond de valeurs qu'il ne renia jamais par la suite, y compris quand il fut devenu célèbre et plus établi financièrement.
trois pages sont consacrées à la bibliothèque, en voici un extrait :
"La manière dont le livre était imprimé renseignait déjà le lecteur sur le plaisir qu'il allait en tirer. Pierre et Jean n'aimaient pas les compositions larges avec de grandes marges, où les auteurs et les lecteurs raffinés se complaisent, mais les pages pleines de petits caractères courant le long de lignes étroitements justifiées, remplies à ras bord de mots et de phrases, comme ces énormes plats rustiques où l'on peut manger beaucoup et longtemps sans jamais les épuiser et qui seuls peuvent apaiser certains énormes appétits. Ils n'avaient que faire du raffinement, ils ne connaissaient rien et voulaient tout savoir. Il importait peu que le livre fût mal écrit et grossièrement composé, pourvu qu'il fût clairement écrit et plein de vie violente ; ces livres-là, et eux seuls, leur donnaient leur pâté de rêves, sur lesquels ils pouvaient ensuite dormir lourdement."
Camus fait un autoportrait assez lucide, sans concessions. C'est un livre facile à lire dans lequel parfois j'ai retrouvé un peu du Pagnol de La gloire de mon père.
Le premier homme, roman autobiographique d'Albert Camus, Gallimard, 1994, 331p.