La chute
Comment ? Vous ne connaissez pas Jean-Baptiste Clamence ?!! Pardonnez-moi si j'abuse de votre temps, mais il faut que je vous le présente séance tenante. Avez-vous quelques minutes, je vous offre un verre ? Non, je vous en prie, je vous expliquerai, mais asseyez-vous là. Que boirez-vous ? Très bien, alors deux genièvres. Voyez-vous, je n'ai moi-même fait la connaissance de ce Jean-Baptiste que dernièrement et j'en suis encore désorienté. Pour tout vous dire, ce Clamence, qui ne cesse de parler, comme s'il avait peur du silence, peur de se faire face dans ce silence habite un livre que j'ai lu les semaines passées. Un livre de Camus, La Chute, terrible, une chute, c'est sur, un abîme, un jaillissement, une soûlerie de paroles, un solliloque assourdissant, la plaidoierie désespérée d'un homme qui se noie sans crier à l'aide, en plein Amsterdam. Il étouffe son désaroi et sa souffrance dans un flot de paroles ininterrompues au milieu desquelles peu à peu, par bribes, sa brisure se laisse deviner, entrevoir : la chute en question. je vous la laisse découvrir. Mais il est déjà tard et la rue se vide, je vais vous laisser, tenez, le livre, je vous le laisse. Si, si, je vous assure, j'en ai tout un stock à la maison, lisez-le. Vous restez quelque jours à Amsterdam ? Lisez-le et revoyons-nous. Que diriez-vous de lundi soir ? Alors mardi soir, ça m'est égal. Oui, oui, très bien ! Alors à bientôt cher monsieur, ravi de vous avoir rencontré, à mardi.
La Chutte d'albert Camus, publié en 1956, Folio Gallimard, 2012, 152p.