La Guerre d'Alan et L'Enfance d'Alan

Je viens de lire ces deux bandes dessinées racontant les souvenirs du soldat américain Alan Ingram Cope qui fut mobilisé comme canonnier dans un armored car (engin blindé de reconnaissance) en Europe à la fin de la seconde guerre mondiale, en 1945.
Dans la guerre d'Alan, publié d'abord, Emmanuel Guibert retranscrit, adapte, donne son interprétation sensible (que doit-on dire ?) des récits d'Alan son ami rencontré en 1994 sur l'île de Ré où il vivait avec sa femme. Alan était alors âgé de soixante-neuf ans et Emmanuel Guibert de trente. Le livre raconte les aventures militaires du soldat Alan mais aussi sa vie, des anecdotes, ses amitiés, ses états-d'âme. Le tout est commenté de la voix off d'Alan, racontant ses souvenirs à son ami et sachant qu'il en fait un livre. On entend Alan nous raconter comme à un ami, sur le ton de la confidence des choses parfois très intimes avec une sincérité, une simplicité et une jeunesse de ton qui nous le rendent très proche. Quand on referme le livre et que l'on prolonge cette lecture de L'enfance d'Alan qui s'attache comme son titre l'indique à ses souvenirs d'enfance, on croit véritablement avoir très bien connu Alan.
Je voudrais citer un passage qui m'a frappé dans La guerre d'Alan. C'est page 235, bien après la fin de la guerre, alors qu'Alan, suite à un échange de lettres avec son ami pianiste Gerhart décide d'abandonner son projet de devenir pasteur :
"Je n'ai pas repris mes études à Redlands. Je me suis rendu compte que ce que je voulais, c'était l'Europe. Je n'aimais plus l'Amérique. Je n'aimais plus la vie de l'Amérique. J'aimais le pays, la terre, les gens, mais je n'aimais plus la mentalité. Elle a beaucoup de bon pourtant, la mentalité américaine, mais il lui manque le fond de l'existence. Et c'est pour ça que, sous certains aspects, l'Amérique va si mal. La plupart des américains vivent sur la surface de l'existence, moi, je voulais vivre sur le fond. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, mais c'est ce que je pensais sincèrement."
Le travail graphique d'Emmanuel Guibert est monstrueux de recherches, de documentation, de précision tout en laissant volontairement beaucoup de choses dans le blanc de la page, comme dissoutes dans cette part d'oubli que contient le souvenir. C'est remarquable de respect et d'attention à l'égard d'Alan. Je crois que c'est cette retenue, ce blanc qui parle le mieux de l'amitié qui lia les deux hommes.
La Guerre d'Alan, d'après les souvenirs d'Alan Ingram Cope, d'abord publié en 3 tomes de 2000 à 2008, puis en intégrale en 2012, le tout à l'Association, (298p. pour l'intégrale)
L'Enfance d'Alan, d'après les souvenirs d'Alan Ingram Cope, l'Association, 2012, 158p.